« Dangereux », « contraire à l’éthique », « une erreur »: 80 scientifiques démontent la stratégie de l’immunité collective

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Source : LaLibre.be — Publié le 16-10-20 à 09h12 – Mis à jour le 16-10-20 à 10h12

Parfois présentée comme un motif d’espoir aux débuts de la pandémie de Covid-19 et un moyen d’éviter des confinements généralisés, l’idée de laisser circuler le virus pour atteindre une immunité collective apparaît de plus en plus clairement comme un dangereux mirage, expliquent de nombreux scientifiques.

"Dangereux", "contraire à l'éthique", "une erreur": 80 scientifiques démontent la stratégie de l'immunité collective

L’idée, c’est qu’une fois qu’une certaine proportion de la population aura été touchée, l’épidémie s’arrêterait d’elle-même, faute de victimes à frapper. Mais après des mois de pandémie de coronavirus, « on est très très loin du compte », note auprès de l’AFP Frédéric Altare, spécialiste de l’immunité à l’Inserm.

L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) l’a d’ailleurs déclaré sans ambages lundi: « jamais, dans l’histoire de la santé publique, l’immunité collective n’a été utilisée comme stratégie pour répondre à une épidémie, et encore moins à une pandémie. C’est scientifiquement et éthiquement problématique », a déclaré son directeur général, Tedros Adhanom Ghebreyesus.

« Laisser libre cours à un virus dangereux, dont nous ne comprenons pas tout, est tout simplement contraire à l’éthique. Ce n’est pas une option », a-t-il insisté, rappelant qu’environ 10% de la population pourrait avoir été contaminée par le virus dans la plupart des pays.

Des milliards de personnes restent donc en théorie à la merci d’un virus plus dangereux, plus létal et plus contagieux que la grippe saisonnière. Et pour lequel il n’existe pas de vaccin.

Dès mai, l’OMS avertissait que les pays misant sur l’immunité collective se livraient « à un calcul vraiment dangereux ».

Régulièrement, et encore très récemment, le président américain Donald Trump a pourtant défendu cette idée.

Début octobre, des scientifiques l’ont défendue dans un appel -« The Great Barrington Declaration »- à laisser circuler le virus dans la population jeune et en bonne santé tout en protégeant les plus vulnérables.

Pour ses défenseurs, le principal bénéfice de cette « stratégie » serait d’éviter les dommages économiques, sociaux, sanitaires, des confinements généralisés alors même que certains pays, comme l’Espagne, ont dû réintroduire des mesures de confinements locaux, ou comme la France, de couvre-feu.

C’est « une erreur », ont répondu jeudi 80 scientifiques dans une lettre ouverte publiée par la revue médicale The Lancet. « Une transmission incontrôlée chez les plus jeunes ferait courir des risques importants en termes de santé et de mortalité à l’ensemble de la population », relèvent-ils, notant aussi le risque de saturation des systèmes de santé.

La Suède, qui a refusé de confiner sa population et de fermer écoles, bars et restaurants, semble désormais rattrapée par la pandémie. Rapportée à sa population, la mortalité du Covid est parmi les 15 plus élevées au monde, selon les données de l’Université Johns Hopkins.

Autre problème: on ne sait pas combien de temps dure l’immunité contre le Covid et des cas de réinfections, quoique très rares, ont été rapportés. « Il est possible que les anticorps s’affaiblissent avec le temps », rappelait la semaine dernière une responsable de l’OMS Maria Van Kerkhove.

« Les réinfections nous montrent que nous ne pouvons pas nous appuyer sur l’immunité acquise par l’infection naturelle pour atteindre une immunité de groupe », a écrit la Pr Akiko Iwasaki, spécialiste de l’immunité à l’université de Yale (États-Unis).

Certains tenants de l’immunité collective naturelle font aussi valoir que son seuil, estimé habituellement à quelque 60 à 70%, serait en fait plus bas, notamment parce que tout le monde n’est pas pareillement susceptible d’attraper le virus (entre campagnards et citadins par exemple ou jeunes et vieux).

Ce que l’on a découvert également au fil du temps, c’est que certaines personnes sont protégées du Sars-CoV-2 alors qu’ils ne l’ont pas rencontré, explique Frédéric Altare (Inserm).

Plutôt que des anticorps (ceux que l’on cherche avec les tests sérologiques) spécifiquement dirigés contre ce virus, elles ont développé une autre immunité, dite « cellulaire », grâce à un certain type de globules blancs. Sans doute parce qu’ils ont déjà rencontré des agents infectieux ressemblant au Sars-CoV-2, ces globules l’identifient comme un danger et s’y attaquent, dit-il.

« Ce qui veut dire que les chiffres qu’on annonce – 5 à 10% d’immunité possible -, c’est vraisemblablement un peu sous-estimé mais on ne sait pas dans quelle mesure », relève Frédéric Altare.

Mais même « en poussant les statistiques, en tenant compte de (cette) autre immunité, du fait que les gens ne s’infectent pas tous pareil, que les populations âgées ont moins de risques de s’infecter parce qu’elles se protègent plus », on arrive « à faire descendre les pourcentages jusqu’à 50%, pas en-dessous », dit-il. Tout en notant qu’atteindre ce seuil se solderait par un nombre de décès considérable.

L’immunité collective doit donc passer par « des vaccins sûrs et efficaces », tranche la Pr Iwazaki.